Zones sinistrées

                                         Zones sinistrées




Yòrgos Christodoulìdis
Zones sinistrées
Traduit du grec par
Michel Volkovitch

© Le miel des anges pour la traduction française
Dépôt légal : 3e trimestre 2016
ISBN 979-10-93103-15-0


L’ENFANT



Le fracas de leurs mots

À Orèstis
À l’école je me souviens les premiers temps
je pleurais en douce
lorsque la main de ma mère me lâchant
une main de fer
me caressait le dos.
Je ne crois pas
que j’avais peur des maîtres
des examinateurs
des camarades inconnus
des officiers à l’armée plus tard
des professeurs à l’université.
C’est leur savoir cercle glaçant dont j’avais peur.
Leurs mots
durs, intolérants, sans amour
comme des noix vides quand on les casse
tandis que les mots de ma mère
étaient pétris de tendresse.
Et maintenant
que je soupçonne la même peur chez mon fils
je lui prépare des mots le matin
des mots aimants
qu’il les prenne avec lui
qu’ils veillent sur lui
quand le fracas des mots étrangers
l’encercle.

Fracture

À Àris

L’enfant s’appuie sur mon épaule
mon épaule est dure
des os enveloppés de muscles
et de tendons
l’enfant
veut l’épaule de sa mère
petit oreiller à fleurs
trois couches de miel
source d’où coulent en foule
des pétales de rose
et une douce chaleur.
Mon épaule recule
se brise part en morceaux
sous le poids du désir
de l’enfant.
Petits boulots
À Theòdoros

Mon fils
travaille chez un ferrailleur
il rentre brisé
il travaille comme garçon de café
pour les pourboires
les regards le détruisent
mon fils rend des services
le soleil meurt en lui.
Mon fils récolte les olives
ses mains noires d’amertume.
Mon fils est bon
et beau
tout le monde l’aime.
On l’appelle parfois
pour d’autres travaux
et parfois
on l’appelle du ciel
pour faire l’ange
et monter les blessés.

Chansonnette

Passant devant son ancien logis
il a vu un monsieur chauve
insouciant fumer au balcon
où jadis retentit son premier pleur d’enfant
où il marcha la première fois sur un sol
grillagé
où il vit la première fois
des araignées dans les yeux
des araignées tisseuses
tressant des noeuds coulants
au cou blanc des colombes.
Attention monsieur
il ya là des fantômes terribles
qui la nuit s’enchevêtrent
à mort

Vélos cassés

Leur père soignait les vélos cassés du quartier.
Des gens de passage aussi en apportaient parfois.
Ses deux enfants couraient partout pieds nus en guenilles
— dans leurs yeux brillait l’aventure
et sa fin.
Ils couraient toute la journée
lui débordé de travail
ne les quittait pas des yeux
mais dans un instant tranchant
où l’imprévu fauchait le crépuscule
au point aveugle
lorsque la nuque ne peut tourner
ils lui ont échappé
ont chevauché deux selles
roues trouées
chaines déglinguées
freins usés
et sont montés au point le plus haut des rêves.
Dans l’immense descente des couleurs
là où d’habitude
tous les enfants aux pieds nus échouent
ils n’ont pas réussi.
Leur père
— privé de soleil —
les a cherchés
en vain.
Les a cherchés sans bruit.
Lui seul les a cherchés.
C’est ce qui arrive et d’autres choses encore
dans des lieux sans lumière.


Histoires que l’on comprend
bien plus tard

À midi sur le parking de l’immeuble
nous pourchassaient un policier énervé
en short
et le jardinier.
L’un nous couvrait d’injures car en jouant au foot
on lui gâchait son sommeil
il descendait brandissant un bâton
pour nous rouer de coups.
L’autre hurlant inintelligible
une bête sauvage
pensait nous tomber dessus
à l’heure où l’on cueillait les fruits du néflier.
Nous étions plus énervés qu’eux.
Et plus agiles.
Mais il m’a fallu des années
pour me douter que peut-être
il haïssait plus que nous-mêmes
notre rire
et que
pouvoir et propriété
n’aiment pas les enfants.



Exercices de gymnastique

Qui peut prévoir l’avenir ?
Le samedi à présent au gymnase
sur les gradins je regarde les enfants.
Des parents les accompagnent, consciencieux, prudents,
certains se connaissent depuis longtemps, discutent
d’autres tapotent leurs portables et c’est tout.
Parents corrects, ils semblent si parfaits.
Serais-je le seul en faute là-bas ?
Voilà ce que je pense en buvant mon café.
Les enfants un instant planent aux barres parallèles
puis retombent en douceur au tapis,
replient leurs ailes.
En d’autres lieux les enfants tombent et tardent à se relever
sont noyés, écrasés ou lentement se désagrègent.
Mais ici tout est protégé.
Seul ce braillard de professeur
dédaigne un peu cette bienséance.
S’il n’y avait pas ces regards
il giflerait certains enfants peut-être
qui n’écoutent pas ses instructions
pas assez concentrés
trop enfants
alors que lui sans doute voudrait les voir grandir plus vite.
Je voudrais descendre et lui demander qu’il m’explique
ou seulement lui dire ma compassion
le voyant si peu aimé
mais moi aussi j’ai peur des regards
qui observent tout en silence.
Ces regards-là l’ont effacé un samedi avantqu’il ait pu voir que les enfants
commençaient à ne plus tomber des barres
sans grandir.


                                                                     AVENTURES



Un Andrèas

Nous nous croisons à l’occasion une ou deux fois par an
hier il m’a vu au supermarché
choisir des tomates.
Il m’a redemandé comment allait ma grande fille
— C’est un fils, il fait ses études, Andrèas.
— Ah bon.
Silence.
— Il va bien ?
— Ça va.
À chaque fois la même discussion
au-dessus de denrées pourries
à la porte du coiffeur de noms
à l’atelier de changement de jambes
dans les queues de chômeurs desséchés
sur les trottoirs des racornis
dans les tranchées de la ville
— Penche-toi Andrèas, non, pas de courbette
penche-toi seulement.
C’est étrange comme on peut
se rappeler toujours la même chose de travers.
J’ai remarqué aussi le tremblement de ses mains
qu’il cachait adroitement, serrant son chariot.
Je fais tout pour l’éviter
Mais son obstination à faire partager sa gêne
est invincible.
Un jour il a perdu sa tête
on a couru la rattraper
dans la descente.
Lorsque j’ai eu payé l’éditeur suivant
et publié mon sixième livre
je l’ai envoyé chez lui sans connaître l’adresse
sûr qu’il le recevrait un jour.
Des années plus tard nous nous sommes retrouvés
dans les toilettes
publiques et payantes.
« Comment va ta fille ?
Super ton poème sur ce type.
Incroyable, ce type-là,
c’est qui ? »

Le palmier

Il y a des années par hasard
dans le jardin de mon père
j’ai trouvé par terre un palmier
pas plus grand qu’une main d’enfant
à quoi bon le planter
m’a-t-il dit
tu ne le vois pas ?
Je l’ai pris et l’ai planté.
Si aujourd’hui l’on vient dans mon jardin
on verra un palmier immense
jusqu’à la cour du voisin lançant ses branches
et il chante
et lorsqu’on me demande combien j’ai d’enfants
je dis cinq dont l’un a failli mourir.


Le shilling

J’avais dans les sept ans
et la petite vieille ratatinée ouvrait grand la main.
Je lui ai donné mon argent de poche — un shilling
puis j’ai pris la fuite effrayé.
La vieille est morte, j’ai grandi
le temps sous la terre
a nettoyé ses os
si elle n’était pas là-dessous
vous verriez qu’ils ont la couleur
de la lune en ce mois d’août
mais ce que je veux dire
c’est que ce shilling-là
depuis lors
m’est rendu chaque jour et resplendit
plus que toutes les autres pièces
de mon voyage

Sacrés salopards

À la mémoire d’Agàthi Christodoulìdi

Ils ont frappé chez nous amenés par un enfer
et par le feu. Pas méchants, semblait-il, mais déboussolés
par l’ordre terrible « trouvez-les tuez-les ».
Lorsque la kalachnikov en avant
ils ont appelé les noms des condamnés
ma grand-mère Agàthi a bondi
brandissant ses battoirs énormes comme des épées.
Allez au diable, comme si j’allais vous dire
où sont mon mari et mon fils !
Sidérés, qu’ils étaient. Mis en échec ils ont filé.
Devant la maison d’en face des casques bleus en short
buvaient des bières et riaient.
Eux, du coup, on eût dit de sacrés salopards.

Le soir un chat me tient compagnie

À l’heure où je fume la dernière cigarette
ayant la flemme de jeter le paquet vide
il commence à gratter la porte vitrée
me transperçant du regard.
Il veut sa saucisse
après des heures de patience il sait qu’il y a droit
et moi je sais qu’il le mérite.
Tous les soirs la même scène.
Moi, le chat et ce personne qui alors nous voit,
nous savons tous que je la lui donnerai.
Il sait aussi que je n’ai jamais aimé les chats.
Pourtant c’est là qu’il vient, restant jusqu’à minuit
accompagnant ma solitude
sans que je le lui demande sans que j’en aie envie
pour une rétribution infime
une longue et fine saucisse de Francfort.
D’autres demanderaient davantage.
Il vient à moi sans miauler
sans grandes exigences
me préférant à tous ces amis des bêtes
leurs caresses et leurs pâtées pour chats.

Radioactivité

Voilà que j’habite ce jardin battu par les vents
cette belle maison de bois mangée aux vers
La pilule que je viens de prendre
les médecins se cachant derrière le rideau en plastique
m’a bourré de radioactivité.
Avec moi une vingtaine de chats faméliques
et de chiens qui aboient pour un rien
j’essaie de découper la pomme et le couteau en plastique
[se casse
j’essaie de mâcher du chewing-gum et mes plombages
[se décollent
mais je ne me plains pas, j’acquiers des peurs utiles
la nuit on dirait qu’on marche dans le couloir au-dessus
qu’on bouge dans la cour
un lieu désert qui geint le bois qui grince
le bois chante le chant de la forêt
et c’est le plus beau des chants
car plein d’un vrai chagrin.

 Tableau en mer Égée

Assis sur le pont je me dis
que les patries n’existent pas.
Le bleu foncé m’exhorte : Balaie tes pensées
regarde seulement
mais le miel du crépuscule
dompte les couleurs du tableau.
Le pinceau danse comme un fou
dans les mains du dieu éternel
qui peint sans répit
tout ce que le peintre représentera plus tard.
Poséidon portant ses noyés
me dit que je pourrais marcher
sur l’écume des vagues
si je ne tourne pas les yeux vers le fond.
Oui mais
le bateau qui s’en va
le bateau qui s’éloigne
porte ma mémoire.

Ceci n’est pas ma voix

Ce n’est pas ma voix ce que j’entends résonner
dans la chambre obscure.
Immobile et muet que j’étais toutes ces années
dans une nuit de rêverie
et de méditation
son silence a dû prendre racines
dans la bouche de la personne qu’il fallait.
Quelqu’un sachant si bien parler
qu’il a précisément deviné ma voix.





 MORTEL



Conte japonais

Il existe un moyen sûr
pour que disparaisse une famille
une génération entière
un moyen très ancien
efficace absolument
on ne l’a pas consigné dans les archives officielles
les rumeurs avec le temps s’épuisent
des serviteurs soudoyés taisent les événements
tandis qu’à chaque époque
un poète invente une vérité
qui a l’air d’un mensonge
le moyen c’est une vraie pauvreté
des jours tuberculeux, des moments d’impasse
par vagues successives
sans témoins
car tous les participants sont morts
dans différents siècles toujours
dans d’autres lieux
des maisons étrangères
et l’enfant tombe gravement malade
le médecin ne vient plus car on ne le paie plus
pas de médicaments nulle part
l’enfant glisse et s’amenuise
après une semaine de fièvre
il s’unit aux ombres stoïques
le père demande la permission et se suicide
la mère boit du poison
et les flocons de neige
qui lentement tombent
nous rappellent qu’apparaît parfois dans le monde
une sorte d’innocence indifférente

La disparition des visages flous

Leur figure blême.
Tu ne les a vus qu’une fois
puis on t’a dit qu’ils avaient disparu
qu’ils ne riraient plus.
Tu te souviens qu’ils ont tenté de compenser
la lâcheté de leur fils
qui abandonna l’enfant au jour de sa naissance
qu’ils ont soutenu le garçon tant que leur âge l’a permis
qu’ils étaient droits et dignes, pleins d’un amour
qu’ils distribuaient.
Mais ils sont désormais vêtus du noir manteau
et l’on dirait que tu ne peux y croire
car tu ne les as vus qu’une fois
car tu ne peux même pas évoquer leur visage
pour bricoler
une perte tolérable.


Le vieux roi

Dans la maison devant l’école
un vieux est assis.
Il sort à midi quand il fait soleil
avec ses béquilles
et s’affaisse dans son vieux fauteuil
comme un roi fatigué
s’imprègne de soleil
des bruits d’enfants qui jouent
bavarde avec les passants
fait mine de sourire mais semble en colère
c’est le genre d’homme qui ne tolère pas une mouche
[sur son épée.
Je l’observe car dans le quartier
il n’est rien de plus intéressant.
Lors des journées giflées de froid il se retire
se terre chez lui
dans la cuisine peut-être, avec un poêle à pétrole
sous le plancher
dans la secrète cachette de sa jeunesse
sa femme ferme complètement les volets
et les portes à double tour.
Sans doute croit-il ainsi compliquer la tâche de la mort
et le beau temps revenu
à nouveau régner sur sa cour
dans son vieux fauteuil effiloché. Mais la mort connaît
tous les tours et moi je n’ai pas vu depuis si longtemps
le vieux régner dans sa cour.

Centenaires

Là-bas en Inde
il y a des hommes de 180 ans.
Ils boivent de l’eau, mangent du soleil.
Un type sérieux me l’a dit
j’ai cherché dans les nouvelles bizarres
et vous devez me croire.
Ils ont dans les 180 ans
ermites dans leurs cachettes secrètes
au sommet des montagnes
dans les branches des platanes
où ils lisent l’univers.
Leurs vies sont aussi longues
que l’addition des âges
des enfants noyés récemment
ou morts en excursion.
Et encore cela ne suffit pas.
Il y a quelques années en trop.
Vies de longue et de courte durée.
Ils ont beaucoup vécu ces vieux
mais sont sans expression
— comme si la joie n’était pas la sagesse ou comme si
la tristesse était sage quand on n’est pas triste pour
[quelqu’un —
ils ne jouissent de rien autour d’eux
le monde pour eux est un temple austère
où ils entrent en fermant derrière eux.
Ces enfants, que ne donneraient-ils pas
pour quelques années encore
— les années en trop dans l’équation.
Et moi j’échangerais toute ma poésie
contre pareil miracle.
Mais ces vieux-là je pense ne s’en soucient guère
dans leurs grottes.


Le vieux Yorkis

Chaque fois que le vieux Yorkis
— qui dans des temps difficiles enleva Despinou —
[se sentait malade
il buvait tous les jours toute la semaine un petit verre d’ouzo
et si cela n’allait pas mieux il passait à l’huile d’olive
une cuillerée par semaine sans faute.
Mais depuis qu’il a dit à Despinou
et à leurs douze éfants
« paartez, moé j’ reste à veiller les bêtes »
depuis qu’on l’a catalogué disparu
et qu’on n’a plus eu de ses nouvelles
depuis que les fournisseurs d’espoir
ont cessé leur tours de passe-passe
on doute :
La pelleteuse va-t-elle se cogner à son crâne dur ?
Les officiels viendront-ils un jour avec ce qu’il en reste ?
Mais quel remède ont-ils, les rebouteux, pour ça ?

Le tiroir

Ses ossements conservés dans un tiroir
du laboratoire d’anthropologie
attendent l’identification.
Un homme qui voulait faire beaucoup de choses
mais pour ce malheureux tout à mal tourné.
Disparu quarante ans
mort depuis cinq ans sans doute.
Conservé quatre ans.
Soigneusement conservé dans un tiroir semblable
à celui où jadis enfant
il avait caché une sucette
pour la lécher plus tard.

Sotìris l’a échappé belle

Quand Sotìris est tombé de l’arbre
nous nous sommes dit qu’il s’était fait très mal.
Nous ne savions pas, étant nés de la veille, ce que mort
[veut dire.
Nous soupçonnions que c’était grave
il suffisait de le voir, le regard vitreux,
immobile à l’endroit de la chute.
Ensuite la mémoire n’aide pas elle jette du noir comme
[toujours,
comme pour dire « c’est du lointain passé, concentre-toi
[sur le présent ».
On a déménagé, je n’ai pas revu Sotìris
mais il a dû réchapper de cette chute
et survivre
car comme je l’ai appris plus tard
pendant la guerre un obus l’a éparpillé.


Noël 2015

Les rues de la ville se sont vidées
leurs directions se confondent
les rues mènent au cimetière
mais les morts n’y sont pas
les morts font la fête au centre ville
les vivants barricadés chez eux
prendront bientôt la place des morts
le vent soufflera une fois vers l’aboutissement des routes
et les morts en ville seront les rois
nul désormais ne connaît mieux l’avenir que les morts.

Les survivants

Ceux qui se remettent
ont le visage déformé
les membres coupés
et sont privés de leur coup d’oeil d’avant.
Ils sombrent dans un vertige d’écume
et leurs paroles deviennent des oiseaux
sans nid.
Ils voient les étincelles comme des rayons de soleil
les blessures comme une erreur de l’artisan
et les victimes
comme des anges endormis.
Ils voient la scène de l’accident
sans l’horreur.
Tout comme les survivants
d’une journée tranquille
— de plusieurs.



L’AMOUR
(LA FEMME)


Nos jours

Je t’ai offert des jours incertains
des jours non prononcés
Tu m’as offert des poèmes affligés
des vers sans souplesse
des vers qui voulaient raconter
une autre histoire
et c’était la pluie de tes jours
que tes jours contenaient
ce n’étaient pas des jours de pluie
c’était la pluie dans les jours
et ce n’étaient pas des poèmes dans la tristesse
mais la tristesse hébergeant des poèmes.
Mais ne regrettons rien, nous avons eu ce que nous
[voulions.
Nul autre ne pouvait
nous le donner.


L’électrification de l’oubli

Arrivant dans la ville
elle a provoqué des secousses
et des coupures dans l’électrification
de l’oubli
l’oubli de l’amour
et des arythmies dans l’accomplissement
d’habitudes usagées
tandis que les éclats
qu’il projetait dans des horizons là devant
dans le reflet de siècles futurs
assiégeaient imprévus
sa forteresse virtuelle.
Ces jours-là donc
qu’il savait comptés
telle une assiettée de roses
converties en sentiments
il évitait d’approcher
les hautes fenêtres des étages
les puits à lumière où souvent
sa curiosité d’enfant
s’était tuée
les terrasses du gratte-ciel impossible
dans le silence aérien de ceux
qui touchent aux cimes inaccessibles
tous ces enfers d’architecture des villes
qu’ont inventé
des mal-aimants ou bien des mal-aimés
et toi sans t’en rendre compte
tu t’es déjà incorporéà la puissance de leur profondeur
lorsque dans leur indifférence de pierre
souvent ils encouragent
une succession de tes chutes
quasi réelles.


Scintillographie

Hôpital de Nicosie
service de médecine nucléaire
moi couché sur le dos,
le scintillographe à portée de souffle
de mon visage.
M’ont devancé : une fille sans cheveux
qui a résisté aux chimiothérapies,
une femme trouée ouverte de partout
un garçon seul au bout de la queue
sans marques visibles de maladie
mis à part l’abandon.
Là, face à l’oeil électronique
et au médecin criant « Ne bougez plus, ne bougez plus »
j’ai pensé à la première fois
où nous avons fait l’amour
comme un homme qui commence
à rappeler les souvenirs qui conviennent.


L’échelle

Elle dort épuisée
en travers du lit
je ne sais même pas si elle respire.
À côté
mon fils allongé
que couvrent des feuilles de nuit.
La secrète échelle de la lune
se déploiera
mais j’y monterai seul cette fois encore.
Elle s’éveillera
remarquera l’échelle en suspens sans raison
et la rangera
dans l’armoire
comme tant d’autres choses
qu’inexplicablement parfois
le ciel nous lance.

Les femmes s’en vont un jour sans retour

Elle est passée en trombe dans les rues de son coeur
coup soudain
le temps d’un éclair
comme ces trente secondes d’amour fou
— une fois dans sa vie.
Un matin sans nom, sans attente moite de l’imprévu
elle a disparu.
Une coulée de lave
a poussé la porte derrière le brouillard.
On lui avait dit, il s’en est souvenu
« les femmes peuvent s’en aller mais d’habitude elles
[rentrent le soir ».
Il ne l’a pas revue.
Qu’était-ce donc ?
Soupçon ou évadé d’un désir mûr ?
Tout son être — une statue de sel
quand il a compris :
Il n’y a pas de femmes sans chaînes
pas de femmes capables de ne pas les briser
pas de femmes non plus
qui le comprennent avant de les briser.

L’amour peut venir

après bien des années
Tu t’es mise à plier comme plie quelqu’une
qui a soulevé sur ses épaules une petite montagne
et je le sais désormais tu ne pourras supporter un grand
[désastre.
D’ailleurs il n’y a pas moyen de se préparer aux vraies fins.
Mais à midi tu m’apportes à manger
jettes les restes, laves mon assiette à part
ramasse mes vêtements souillés, les mets dans la machine
les repasses et les plies et les ranges avec soin dans le tiroir.
Mais tu peux me faire les yeux doux sans que t’agace
[ma faiblesse
tu peux encore parfois me faire les yeux doux.
C’est une bénédiction pour moi que tout cela
comme celle qui entoure
ceux qui ont pu s’étreindre
avant qu’à jamais les noie une vague géante
ou que la mâchoire droite du déclin les broie.


L’AMOUR
(LA POÉSIE)




Histoires bleues

Maintenant j’écris des histoires bleues
m’a dit Anghèla.
J’en ai d’abord écrit des rouges
mais les couleurs avec le temps se lassent
et déteignent sur les mots.
C’est la même chose pour les humains :
Avant de pourrir ils croient qu’ils changent.
Je soupçonne que l’histoire va fatalement finir dans le gris
comme un défilé triste de vétérans
que dès la fin des fanfares
on replace dans leurs tombes à peine creusées.
Mais dis-moi, elles te plaisent ?
Elles me plaisent, ai-je dit.
Elles élèvent les sens un mètre au-dessus du sol.
À savoir la distance entre terre et ciel
si tu l’as parcourue des milliers de fois.


Récolte

À M.P.
Nous avons écrit cinq poèmes au plus
toi et moi, nous le savons, Mihàlis
Tout le reste
bavardages
règne de la vacuité.
Nous avons écrit cinq poèmes au plus
et entre nous telle est la vérité.
Tout le reste
pour donner du travail aux experts
aux insectes, au jaunissement, à l’oubli
tandis que nous, muets, finis,
les dents rongées par la nicotine,
nous dévore la question sans réponse :
Pouvions-nous donner un peu plus ?
Ne pas laisser tomber si vite ?
Était-ce possible de nous battre encore un peu ?
De nous battre un peu mieux ?

Pas tué pour de bon

Tous mes amis sont venus
mais ils n’avaient pas
l’air content.
Ils évitaient les commentaires favorables
les jugements sur ce point,
polis malgré tout, condescendants.
Cela ne fait rien mes amis
j’étais furieux
mais dans mes poèmes
il n’y avait pas assez de fureur
j’étais triste
mais mes poèmes
n’accueillaient pas assez la tristesse
j’étais un blessé de nuit
saignant
duvets et miettes
si bien
que j’ai atteint le matin sans encombre
et réussi à me lever.
Seuls ceux qui se font tuer pour de bon
deviennent de grands poètes.



Le livre brun de José Saramago

Je lis un livre brun.
L’auteur est mort
le traducteur est mort
le héros s’est suicidé.
Moi je vis encore.
Assis dans le creux d’une lune inconnue
je bois une bière blonde.
Qui a dit que la mort
était invincible ?


Sources d’inspiration


Quelque chose me chiffonne
et avant de l’avoir dit je ne serai pas tranquille.
Quelqu’un m’observe pendant que j’écris.
Un être grossier
je l’entends se couper les ongles
se gratter bâiller
puis se lever pour casser des oeufs
et faire une omelette
ensuite allumer la télé
avaler l’horreur quotidienne
puis se passionner pour un derby
se plantant son énorme cigare
pour envoyer des ronds de fumée
vers son plafond gris
qui sans arrêt s’effondre.
Ça ne m’intéresse pas du tout la poésie
me dit-il, cassant tout protocole
tes papiers en fait je m’en torche
et il s’esclaffe.
Il pense me fâcher ainsi
ou m’amener vers une activité
plus rentable.
Je réponds, buvons un verre de vin
c’est moi qui paie
tu m’as donné encore une fois
le meilleur poème.







Yòrgos Christodoulìdis, Chypriote,
né en 1968 à Moscou, a fait des études
de journalisme. Il a publié six recueils
de poèmes, Zones sinistrées (2016)
étant le plus récent. Son deuxième
recueil a reçu le Prix d’État pour la
poésie. Ses poèmes ont été traduits
dans une dizaine de langues.





Le miel des anges, maison d’édition minuscule fondée en 2013 sous
la forme d’une association loi de 1901, travaille à faire connaître
la poésie grecque d’aujourd’hui — ce miel délicieux — au public
francophone. Elle publie, d’une part, une anthologie des Poètes
grecs du 21e siècle, à raison de dix poètes par an pendant six ans, des
grands noms du passé récent méconnus hors de Grèce, des poètes
plus jeunes ainsi que des nouvelles d’auteurs contemporains.
Le choix des oeuvres et la traduction sont assurés par Michel
Volkovitch et d’autres traducteurs. Ces humbles messagers — un
ange n’est rien de plus — ne servent pas un dieu unique, mais un
Olympe très peuplé : celui des poètes et prosateurs grecs.
Les ouvrages du Miel des anges sont en vente
par correspondance :
14-16, rue Brancas
F-92310 Sèvres
ou dans quelques librairies amies, dont :
TSCHANN
125 bd du Montparnasse
75006 Paris
ou lors de diverses manifestations.
lemieldesanges@gmail.com
www.facebook.com/lemieldesanges
www.lemieldesanges.fr

Achevé d’imprimer
en septembre 2016
sur les presses de Pànos Davìas
imprimeur à Athènes.

Maquette
Carole Wessel